mardi 7 mars 2017

SKIP JAMES - PLATS DU JOUR [revisité] - 3.


 

Cache-cache blues

Toujours la même histoire
Qui remonte du fond des champs de coton
Celle d’un type qui a bu tout son grain
Parce qu’une femme l’a laissé tomber
Et qu’il n’a plus le cœur à semer
Sa terre est un champ de poussière
Où ne poussent que des drames
Pourtant la voix haut-perchée de Skip James
Y cueille de la gaité malgré tout

Il a pris le train pour Chicago
Où il travaille aux abattoirs
A force de charrier des tripes et des boyaux
Il s’est mis plein de sang dans les yeux
Et tout le whisky du monde
Ne suffirait pas à les laver
Mais en entendant les doigts de Skip James
Sautiller sur les cordes de sa guitare
Il se dit que la vie a du bon

Les mains dans le cambouis d’une usine à Détroit
C’est comme s’il avait encore des fers aux pieds
Ce qui démolit un homme
C’est d’être traité comme rien du tout
Et traîner dans les bars n’arrange rien
Quand on joue à cache-cache avec le diable
On serait sûr de ne jamais gagner
S’il n’y avait pas les touches du piano bastringue
Qui font espérer mieux en dansant des claquettes

Quant à cette fille qui volète d’homme en homme
Dès qu’elle voit briller dans leurs mains des dollars
Cette fille qui finira par se brûler les ailes
Aux feux du plus salaud d’entre eux
Il suffit que la voix haut-perchée de Skip James
Chante le début de son histoire
Guitare et piano connaissent la suite
Et quand tout le monde reprendra le refrain en chœur
Cette chanson ne sera plus tout à fait un blues triste

Francis Carpentier

Note :

Nehemiah Skip James est né le 9 juin 1902 à Bentonia [Mississippi] où il grandit. Il apprend la guitare à la fin de son adolescence auprès d’un musicien du cru, Henry Stuckey, puis il commence peu après l’apprentissage du piano sous la tutelle d’un ancien artiste de L’Arkansas, Will Crabtree. Musicien professionnel dès 1924, il enregistre en 1931 selon des sources différentes de 26 à 70 chansons pour Paramount Records mais à ce jour il n’en reste que 18. La même année la firme fait faillite. Skip James n’est pas intégralement payé alors il entre dans les ordres devenant pasteur. On n’entend plus parler de lui jusqu’en 1964, année ou grâce au guitariste Ishman Bracey, on le retrouve dans l’hôpital d’une petite ville du Mississippi. Il est atteint d’un cancer qui finalement aura raison de lui quelques années plus tard. Il meurt le 3 octobre 1969 à Philadelphia (Pennsylvanie). Entre temps, redécouvert, il se retrouve programmé notamment au festival de Newport alors qu’il n’avait plus joué depuis plusieurs décennies ! Mais Skip James n’avait pas épuisé toutes ses ressources et les 2 disques qu’il enregistre alors son largement à la hauteur des plages gravées en 1931. Son jeu de guitare semble encore plus fascinant : son jeu est une transcription pianistique de ce qu’il fait habituellement à la guitare. Quand il évoque son cancer dans des titres comme Washington D.C Hospital Center Blues ou Sick Bed Blues, il place immédiatement l’auditeur dans l’univers de la souffrance et de la mort. L’année de sa mort, en 1969, Eric Clapton avec son groupe Cream reprend I’m So Glad dont le succès fait connaître à titre posthume à un public beaucoup plus large le talent et le génie de Skip James dont la musique est la plus étrange, mystérieuse du blues acoustique [il s’est toujours accompagné seul à la guitare ou au piano]. Son répertoire est certainement le plus sombre, le plus profond et spirituel, le plus dépressif de toute l’histoire du blues [il court la rumeur qu’un autre génie, pour le coup du folk anglais, le jeune Nick Drake l’aurait longuement écoutée avant d’enregistrer et de se suicider dans les années 70’s].
Skip James avait la mort dans sa voix ; sa musique, d’une implacable pureté, d’un intimisme sans précédent glace les sangs. Le dénuement total de cette voix de spectre est véritablement terrifiant. Skip James s’exprimait dans le Bentonia Style dont on ne sait pas d’où il venait, espèce d’anomalie régionale. Le chant en falsetto, plus soufflé que chanté, et le jeu de guitare – le sien spécialement – est unique : des basses très complexes, à la rythmique inédite, semblent heurtée mais en fait impeccablement réglée, alternant des aigus cristallins en cascades ou en dissonance. Le tout donne une grande impression de malaise, tous les blues sont interprétés dans une tonalité mineure, la voix en falsetto improvise des mélodies d’une tristesse sans nom sur des paroles d’halluciné. Les titres Devil Got My Woman, Cypress Groove Blues, Hardtime Killing Floor Blues ou Look At The People Standing At The Judgement sont déjà tout un programme.

Christian-Edziré Déquesnes



Discographie officielle :

  • Skip James/The complete 1931 recording sur Body & Soul Records

  • Today ! [1966] Recording sur Vanguard Records.

  • Devil Got MyWoman [1966] Recording sur Vanguard Records.

  • Studio Sessions/Rare & Unreleased [19 titres enregistrés en 1967) paru en 2003 sur Ace Records




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